Descendre l’Amazone

Par Olivier | vendredi 25 mai 2007 à 02:10 | f_Perú

Six jours de voyage pour relier Iquitos depuis Lima...

 

Ça commençait par 24 heures de bus avant d’arriver à Pucalpa – premier port sur le fleuve Ucayali, une simple formalité... en théorie.

C’était compter sans l’ennui mécanique dans les Andes à la tombée de la nuit. Deux bonnes heures de bidouillage sur la transmission, et retour au dernier bled traversé pour une soudure maison. Mmh nous voilà rassurés. On s’arrête de nouveau, en pleine nuit. La piste qui descend vers l’Amazonie est bloquée : un camion qui transporte des papayes s’est renversé et un autre est enlisé à côté. Nous passons toute la matinée à attendre sur la piste boueuse, dans un décor brumeux de jungle montagneuse. Il y a des centaines de bus et camions bloqués, des kilomètres de véhicules... Nous avons de la chances, d’autres arrivés bien avant nous ont dû attendre 24 heures – sans rien manger d’autre que les papayes du camion.

Nous repartons finalement, fatigués mais même pas irrités (la magie latine), une cassette de cumbia de la forêt à fond dans les enceintes.

Je note que le cuir des sièges est fendu au couteau. On m’explique que c’est pour cacher l’argent en cas d’attaque par des pirates de la route. Ah...

Avec les cahots de la piste, les sacs tombent parfois de la galerie, réveillant les endormis ou assomant les éveillés. Par bonheur, je ne reçois qu’une pluie de pétales de fleurs, ce qui ne plait guère à ma voisine qui y voit un mauvais présage.

En arrivant – enfin ! – à Pucalpa, une moto percute le bus et son conducteur passe sous les roues d’un camion.

La circulation est particulièrement sauvage au Pérou. La signalisation est inexistante, chacun force le passage, il semble n’y avoir aucune règle. À tel point qu’à Lima il se forme régulièrement des “noeuds” : des carrefours où la circulation est tellement chaotique qu’elle finit par se bloquer... La police met alors de longues heures avant de désengorger les lieux (il paraît que ça existe aussi en version africaine).

J’avais déjà vu un enfant se faire renverser par une moto-taxi, heureusement sans trop de bobo... Cette fois, l’homme est mort sur la chaussée, les trippes lui sortent du ventre. Le bus ne s’arrête pas, vous savez la mort peut survenir à tout instant, paix à son âme, amen. Le lendemain, l’évènement est à la une de la feuille de choux locale, on y apprend que l’infortuné s’appelait Javier et qu’il a fallu beaucoup de patience pour désincruster sa tête des pneus du camion.

 

Avecs les retards du bus, il me reste quelques minutes avant le départ du bateau, le temps de sauter dans un moto-taxi filer acheter un hamac, de la corde (sinon le hamac ne sert à rien), une gamelle pour manger sur le bateau et de l’eau pour éviter de boire celle du fleuve... Finalement le bateau n’est pas suffisament chargé et ne partira que le lendemain soir.

 

La croisière de trois jours revient à environ 20 euros (21 avec mes 5kg d’oranges et de bananes) – tarif valable uniquement pour la classe “hamac et promiscuité”... de toute façon ne cherchez pas, il n’y en a pas d’autre.

 

Le pont du bateau est saturé de hamacs suspendus et serrés en rangs d’oignons, les arrivants s’approprient les maigres espaces libres ou les inventent. Peu importe qu’on se touche, qu’on se choque – on peut difficilement faire autrement. Les gens en plaisantent, s’adaptent, s’ajustent... On fait attention à ses affaires – en particulier les chaussures – les vols sont fréquents. Il faut commencer par bien choisir ses voisins, à l’intuition.

Il doit bien y avoir 200 personnes pour autant de m², et à peu près trois fois moins de gilets de sauvetage.

Les sanitaires sont sommaires. On est très à l’étroit entre la porte en tôle et la cuvette remplie de l’eau marron du fleuve. La douche est un tuyau d’où coule la même eau, il n’y a aucun crochet pour pendre les vêtements, on les pose en équilibre sur la tuyauterie en priant pour qu’il ne tombent pas dans la mare boueuse...

On circule difficilement, courbé le long des fenêtres et bousculant chaque hamac au passage. Le mec de gauche drague la voisine de droite appuyé aux cordes de votre hamac, vous transmettant les désagréables vibrations de son excitation. La promiscuité n’est pas toujours évidente à supporter pour un Européen mais c’est une incontournable expérience latine, en plus de favoriser largement le contact et l’observation sociologique.

Il est d’autant moins difficile de lier connaissance que les gens engagent rapidement la conversation sur une rien, une banalité. Irrémédiablement on me demande : « De quel pays ? Depuis combien de temps au Pérou ? Ça te plait ? » Imaginez un Français dans le métro poser les mêmes questions à un noir : « Tu viens d’où ? Ah... Sénégal ! Chouette... Et la France, ça te plaît ? »... Bon ne nous y trompons pas pour autant, la réponse attendue à la dernière question est convenue, et si vous hésitez trop longtemps, ils vous la donnent eux-même : le Pérou est un pays extrêmement riche em histoire et en culture, que le Machu Pichu est désormais une des sept merveilles du monde[1] En matière de chauvinisme, il n’y a guère que les Argentins et les Brésiliens pour rivaliser.

 

Et les déchets ? Devinette : je suis liquide, mesure plus de 7000km de long et je suis la poubelle de bord... Toutes les ordures sont jettées par dessus bord, plastiques et emballages inclus, cela fait mal à voir. Mon voisin m’assure que les poissons mangent tout, et c’est l’occasion d’un laborieux cours élémentaire d’écologie

Dans le même goût, un passager me montre fièrement un motelo, une tortue probablement plus vieille que moi – C’est pour manger, m’annonce-t-il gaiment à la perspective du bon repas. – Mais ça n’est pas un animal protégé ? – Oh si... sourit-il dans un haussemente d’épaule... Plus tard c’est sa femme qui m’explique qu’il faut le faire bouillir pendant des heures pour attendrir la viande. Je récidive et rappelle que c’est un animal protégé... – Ah oui ! Il se protège, mais c’est facile : il faut le mettre sur le dos comme et ça, et lui fendre la carapace d’un coup de machette, dit-elle en mimant le geste, et ensuite, tu lui enlèves la peau comme un pyjama...

 

Au delà de l’écologie, l’échange n’est pas toujours facile. Non pas à cause de la langue en soi ni même de l’accent local (encore que, des fois), mais plutôt à cause de l’absence de référentiel commun ou une conception du monde difficile à compendre. Comme ce Quechua qui voulait savoir combien coûte le voyage pour aller “là-bas” [en Europe]... – Environ 2000 soles – Ah... Il réfléchit puis demande de nouveau : – Et en avion ? – ! Euh... C’est la même chose, tu y vas en avion. 2000 soles. – Ah... Puis, dix minutes plus tard : – Et depuis Lima ? – Euh, comment dire...

Les gens sont curieux et veulent poser des questions, mais il est parfois difficile de savoir où ils veulent en venir. Beaucoup ne formulent pas de phrase et se contentent de mots – Photo ? Machu Pichu ? Avion !  Où ? lancés comme autant de sujet de conversation... interprétation libre ? En ce sens, les échanges sont relativement pauvres.

La courtoisie n’existe pas, chacun vit sa vie sans attention à l’autre, sans conscience collective, on s’ajuste en permanence. On se laisse rarement passer, et si on bloque le chemin, on attends d’être poussé pour le libérer.

Beaucoup ne connaissent pas s’il te plaît : – Donne ton livrePrète ton stylo...

Cette absence d’attention à l’autre, de délicatesse sont déjà les symptomes d’une culture où la violence est omniprésente et s’exprime facilement physiquement.

Léger accrochage entre deux taxis : le passager du taxi fautif s’énèrve et frappe le chauffeur d’un coup de tête et de plusieurs coups de poing au visage, sous les yeux de sa femme et de ses enfants...

Sur le bateau, un jeune couple dort par terre et les deux partagent la même ration de nourriture. Ils ont 15 ans, 16, 17 peut-être. Je découvre alors l’effarant : sous le drap le garçon boxe sa copine. Cela provoque l’indignation du voisinage, sincère de la part des femmes, plus léger et peu rieur chez les hommes.

La violence, inévitable compagne de la misère – matérielle autant qu’intellectuelle.

 

Le bateau s’arrête fréquemment dans les villages qui parsèment les rives du fleuves. La population est indigène, métissée par les colons venus se faire une place au bord de l’eau et à l’orée de la forêt. Comme ceux de la sierra, les gens de la forêt sont de type indien mais les traits sont plus fins, plus doux, les peaux moins parcheminées. Les lèvres expriment un léger rictus de malice aux commissures, et certaines filles sont splendides. Les colons viennent généralement d’autres régions de la forêt, parfois de la sierra, en tout cas la grande majorité de la population a les traits encore très indiens.

À peine le bateau a-t-il accosté qu’une nuée de femmes et d’enfants se précipitent sur le pont pour vendre un peu de nourritiure – Hay  juanes ! – Hay pescado, carne...  Étant donné la qualité de la tambouille qu’on nous sert à bord, c’est toujours ça de pris. Le juan est une préparation à base de riz et de petits morceaux de poulets, cuit et emballé dans des feuilles de vijao (type feuilles de bananier). Il y a aussi la patarachca, du poisson cuit de la même manière. Puis des avocats, des oranges, des ananas, des cocos, et des tas de fruits inconnus comme le caimito, le taperiba, l’aguaje, etc... La curiosité est toujours payante !

C’est à ce moment là qu’il faut être le plus attentif à ses affaires, vérifier que les vendeurs sont bien là pour vendre et que les passagers qui descendent m’emportent rien au passage...

 

Il va sans dire que le voyage est bruyant. Au ronronnement du moteur s’ajoutent les vibrations du bateau, le brouhaha ambiant, la musique et les rires, le grésillement d’une radio, les jappements du chien qui pleure au fond de la cale et les cris des enfants.

 

Évidemment le pont est bondé d’enfants. Aucun n’a son hamac propre, ils dorments avec leur mère ou par terre sur des couvertures. Ils ne paient pas leur place, et partagent la ration de tambouille de leurs parents. Ceux qui ont un peu d’argent complètent avec les avocats ou les juanes qu’on vient nous vendre, les autres se serrent la ceinture en attendant l’arrivée.

Trois jours sur un bateau c’est d’abord excitant pour les enfants, mais ça devient vite long. Ils courent, crient, jouent à la balançoire avec les hamacs vides. Ma petite voisine s’appelle Kasumi. Elle a une cicatrice au bord de la lèvre qui lui dessine comme une fleur sur la joue, ses yeux pétillent de vie. Elle me demande sans cesse que je lui fasse des chatouilles, et refuse de croire que je n’ai qu’un seul nom de famille.

Quand on voit la malice et la vivacité des enfants au regard de l’ignorance et de l’apathie de leurs parents auxquels ils finiront par ressembler, on est peiné de l’immense gâchis à venir.

 

La nuit, on entend les grillons, les grenouilles et les oiseaux nocturnes par delà du moteur. Sur le toit du bateau deux hommes armés d’une carabine promènent un puissant projecteur sur l’eau. Je demande pourquoi... Afin de repérer d’éventuels pirates et de se défendre le cas écheant. Ah...

 

Pendant toute une journée il pleut comme lama qui pisse, et surtout... il fait froid ! Nous sommes en plein friaje de la San Juan, la seule et unique vague de froid de l’année sur le bassin amazonien. Elle naît des vents froids qui remontent depuis la Patagonie et ne dure que deux ou trois jours. Alors on garde le pull, et la nuit venue on installe le sac de couchage dans le hamac.

Les rives de l’Ucayali défilent avant de laisser place à celles de l’Amazone, identiques. L’extraordinaire diversité de la végétation se répète, monotone. C’est un ruban de dentelle végétale qui cerne l’horizon de toutes parts, finement ciselé par la découpe de la cîme des arbres sur le ciel. L’eau est une mer de thé noyée d’un nuage de lait en remous perpétuels.

Balancés dans les hamacs, ce rectangle de toile suspendu dans les airs dont Daniel Pennac parle si bien, on se laisse gagner par la paresse. Le voyage rend oisif, les visages respirent l’ennui, les regards deviennent hagards...

 

Enfin les lumières d’Iquitos. On commence à s’agiter, on fait les sacs, on décroche les hamacs. Les voyageurs sortent de leur torpeur, certains se font beaux, ça sent l’eau de toilette . Il est vrai qu’on est samedi soir. Kazumi me saute dans les bras et me dit que je vais lui manquer. Puis on accoste, et en un instant le pont s’est vidé, la parenthèse du voyage est déjà terminée, oubliée.

 

***
Alex, gracias por las fotos!

[1] Voire le vote débile en cours, pour un classement qui l’est tout autant: http://www.new7wonders.com/index.php

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